Le thème central de l’œuvre de Salah Al Hamdani est l’exil. On le comprend aisément. Mais on pourra interroger le poète sur l’avenir de ce pays où les siens sont enterrés ;

L’exil est un non-lieu puisque par définition, c’est un lieu que l’on quitte, qui naît « des rêves barbelés »[1] A partir de là, le temps prend une mesure différente, les saisons aussi, dans ce pays froid qui accueille l’expatrié : « J’ai compris/ que toutes les saisons de l’exilé sont hiver »[2] C’est pourquoi cette thématique est si profondément désespérée. « J’ai vu/ des exilés semblables à des oiseaux/ qui jadis cherchaient la terre,/ voltiger,/ se momifier/ dans un ciel sans salut »[3].

Ce qui atteint le plus l’exilé, c’est la solitude : « L’exilé se couche seul/ entre les lignes de l’histoire » [4] Car « L’exilé est toujours seul au monde/ avec ses mots de regrets,/ son amour blessé/ Il est un cri dans un hiver,/ un soldat inconnu qui défie les salauds »[5] N’ayez pas peur des mots. Si le langage de Salah est souvent d’une grande tendresse, il peut être parfois violent.

Quand on entend « exilé », réfugié, expatrié, on entend bien cette sortie hors du père, hors de la mère. Et si Salah emploie peu le terme d’expatrié, c’est que la figure du père est moins prégnante dans son œuvre que celle de la mère. On appelle la nation aussi « La mère patrie » et le terme conjugue alors les deux forces du couple, car chez Salah c’est la mère qui occupe le terrain, qui est le véritable lieu de l’absence, comme le mot « exil » le dit bien. Nous verrons alors comment la figure de la mère s‘inscrit dans cet exil.

Après l’exil et la figure de la mère, nous nous attacherons à celle de la lune. En, effet, cette lune a des rapports très étroits avec l’image de l’exil chez Salah. Je ne sais pas s’il y a des genres en arabe, mais en français le mot « lune » vient prendre des connotations féminines. Chez Salah, elle entre en étroite relation avec la mère : « Le corps de la lune/ Bondit à cette heure/ encore une fois./ par-dessus la tempête des guerres passées/ et scande mon regret de ne plus revoir ton châle/ suspendu aux années de l’exil// Ton châle mère…/ Mère… Regarde-moi ! »[6]. C’est ainsi qu’on lira une image assez négative de la lune : « Tout est prêt/ même cette lune reflète sur mon armoire/ le miroir brisé sur le mur »[7].

 

La poésie de Salah Al Hamdani est donc une parole toute entière tournée vers cette terre mère qui l’a vu naître et qui l’a en même temps assassiné.

 

 

L’exil

L’exil est donc le maître mot de la poétique de Salah. A lire les titres de ses recueils, on voit bien que c’est le souvenir de la ville Bagdad qui demeure le plus fort. Mais à bien y réfléchir, à bien lire cette poésie directe, la nostalgie ne semble pas prendre le pas sur la vie. La nostalgie est une douleur, mais le mot ne vient pas sous la plume de Salah ; la douleur ici donne le champ libre à la colère.

 

 

Nostalgie ?

L’exil est d’abord un châtiment[8], dit le poète, très curieusement. Comme si l’exilé prenait la faute que le bourreau commet dans une idéologie quasiment chrétienne. Fondamentalement l’exilé vit de sa mémoire; mais davantage, l’exil chez Salah est la représentation des bourreaux : « Depuis,/ l’exil se nourrit du corps des irakiens »[9] Le sentiment de la faute chez Salah englobe toutes les victimes de la tyrannie, ceux qui n’ont pas pu sortir du pays, ceux qui sont morts en martyr.

 

Mais l’exil est plus nécessairement un combat : « Nous survivrons à la bataille de l’exil »[10]  dit-il en s’imaginant être actif, voire optimiste.

Salah est en effet d’une nature optimiste : « Parmi toutes les choses/ j’ai même vu le néant,/ des hommes rendus heureux par l’exil »[11] Certes, on voit que malgré la situation d’exil, des hommes sans pays peuvent tout de même croire au bonheur. Mais ce bonheur dont il est question, est basé sur le néant.

 

L’exil, c’est essentiellement la solitude ; la solitude ressentie d’être hors de son pays, d’avoir rompu ses amarres, de ne plus voir ses parents, ses amis : « L’exilé se couche seul/ entre les lignes de l’histoire »[12] Cette solitude, on le voit, est soulignée par la métaphore des draps, du lit, dans lequel l’exilé ne trouve rien que les frontières qui séparent les hommes et qui amènent les guerres.

Et ces frontières sont aussi celles de la jeunesse ; c’est quitter un pays, c’est non seulement rompre avec le présent, avec l’avenir, mais aussi, et plus sûrement avec le passé, avec sa propre enfance. « Par-delà les frontières de l’enfance/ dans l’espace de ton regard/ qui tranche le jour, le temps et l’exil/ un silence se propage/ aux alentours du rêve de la fontaine d’autrefois »[13] La poésie de Salah est toujours sensible à lier les deux aspects de la vie : ainsi l’on voit ici tant la violence avec le verbe « trancher » que la douceur avec le « rêve ». Le poète est celui qui, marqué par le temps et les hommes, voit l’espérance dans l’avenir, d’autant plus ici que ce futur s’ancre lui-même dans le passé le plus sensible, celui de l’enfance. Si l’exil sépare, « tranche », les vies, il ne peut rien contre la mémoire et le cœur.

 

 

Pays/ guerre/ tyran

Le dit-on suffisamment, l’exil est une plaie qui ne fait pas mourir, mais qui marque le corps autant que l’esprit. L’exil devient ainsi une marque territoriale, puisqu’il projette à l’extérieur, les contours du pays : « Depuis la naissance/ depuis cet exil/ je dresse mes veines à tatouer sur mon corps/ la frontière/ mes yeux rampant sous la terre »[14] Imaginons ce corps marqué littéralement par les multiples points comme ceux que les géographes tracent sur une carte pour symboliser la frontière. La peau ainsi tatouée devient comme une carte, un territoire lui-même hachuré, marqué non pas au fer rouge mais à l’encre noire du martyr. Et les veines, ces canaux qui apportent la vie dans le corps, deviennent ici les pointillés de la déchirure.

Le pays tout entier, ses habitants assimilés au tyran, deviennent l’objet de l’opprobre que lance sur eux le poète exilé. Mais principalement cette haine se dirige vers la ville capitale d’où le dictateur terrorisait son peuple : « Ô Bagdad !/ ville maudite/ comme toi peut-être, je vais mourir parmi les exilés »[15] Le poète imagine la fin de la cité, la mort de la ville, comme si des millénaires d’existence étaient ainsi anéantis par le pouvoir du tyran. Et le poète lui-même se fait imprécateur, le prophète des mauvais augures pour vouer aux gémonies sa ville natale qui n’a pas su le faire vivre dans l’honneur et la paix.

Dans sa désespérance, le poète imagine le bouleversement tellurique qui ferait que les fleuves changent de lit et que les villes soient comblées  par les sables de la sécheresse : « Il faut que l’Euphrate te mène au bord de mon exil/ et que Bagdad ensablée s’étale au pied de ta demeure ! […]  Oui frère d’exil/ ne rêvons pas à la place de l’autre/ refusons de trier les bons et les mauvais cadavres […] Ami, prends ce corps d’Irakien en exil/ avec son histoire et ses frayeurs/ »[16] On entend un appel à la solidarité dans ce refus de ne pas choisir parmi les morts, niant ainsi le Dieu qui devait « reconnaître les siens ». L’Irakien en exil est d’abord un homme avec sa charge de souvenirs et ses peurs d’enfance et il n’y a pas lieu de ne pas lui faire une place.

Des peurs fantastiques s’emparent du poète, où l’on voit l’absence et le silence : « Si le plus beau ciel/ se doit d’être assez grand/ pour contenir la méditation de tous les condamnés/ le plus horrible des bateaux/ n’est-il pas celui qui ne ramène jamais les exilés sur leur terre ? »[17] Evocation curieuse, qui se fait par la négative, un navire qui reviendrait vide. On voit comme l’exil s’emplit de la vacuité.

 

 

Famille

Mais plus que politique  l’exil est aussi, peut-être avant tout, personnel et familial. « Que dire ma fille/ devant la dépouille d’un exilé »[18] Le réfugié ne voit l’exilé comme un homme mort, et cette question qu’il pose interroge la raison même de l’exil. L’exil exige la fuite de la famille et des siens.

Après sa fille, c’est toute la fratrie qui est interrogée : « Mon frère, en Libye/ mon père, dans une tombe/ et ma mère mendiant sur les trottoirs d’Oman »[19] Chaque membre de la famille est vue dans un lieu ; la Libye sous le joug d’un autre dictateur, la ville d’Oman et enfin un cimetière. Tout lieu qui évoque la mort du fait du régime politique.

 

 

La mère

Nous l’avons dit, la figure de la mère est plus importante ici que celle du père.

 

 

Mère patrie

La mère est la femme qui donne naissance à l’homme. Nous assistons ici à une double naissance. Celle de l’enfant, mais aussi celle du poète : « A ma convalescence, après Bagdad, pour m’habituer à l’absence de la mère, j’écrivais des poèmes »[20] Malgré le curieux renversement des choses, où l’on voit que c’est la mère qui est absente au lieu et place du fils qui s’est exilé, il s’agit de construire une autre vie fondée sur un autre rythme de vie, d’autres habitudes. Il s’agit bien d’une nouvelle vie.

Mais la naissance s’associe à la mort : « Cette terre qui m’as fait naître, aujourd’hui mise à mort/ oh mère ! » [21] On appréciera l’allitération qui met en valeur la mort et la mère ; puis l’oxymore qui oppose la mort à la naissance. La mère représente la patrie, mais malheureusement cette patrie s’assimile à la mort.

Et lorsque le poète se souvient de son emprisonnement, c’est encore à sa mère qu’il pense :  « Mon cœur palpite dès que le bourreau s’approche de ma cellule, comme lorsque s’approche pour moi une pensée de ma mère dans un dernier souffle. »[22] On entend de nouveau que la mère s’approche de la mort avec ce « dernier souffle ». Le sentiment fait se réunir le bourreau et la mère, c’est-à-dire, une nouvelle fois la mort avec la vie.

Et quand la mère pleure, ce sont des larmes de mort : « Au matin, sous la nouvelle lune trempée dans les yeux de ma mère, je compris que le fleuve mourait »[23] En lien avec la mère le fleuve lui aussi disparaît de mort lente comme ses eaux.

Peut-être davantage que la patrie, c’est le fleuve qui s’assimile à la mère : « L’Euphrate est ma mère/ et je le reconnais comme on enjambe son matin/ pour un tatouage de soleil/ sur un palmier/ dans une vieille cour »[24] Le caractère intimiste de l’évocation amené par la « vieille cour » et l’arbre familier dans un quotidien intime, donne à cette ressemblance une force non pareille, celle d’une réelle comparaison avec des qualités communes : la mère comme le fleuve sont sources de vie et donne à nourrir ses enfants.

 

La mère, ce sont toutes les mères, toutes les mères d’Irak qui attendent leurs enfants partis en exil ou enfermés en prison ou encore morts sur les champs de bataille : « Puis retentit la fermeture/ des portes de la nuit/ les villes se pelotonnent dans l’obscurité/ et une mère me guette/ par la fente entre les frontières »[25] Avec la passage de l’intime au général, on assiste au passage du pays à ses frontières. Avec cette belle image, on comprend toute l’angoisse des femmes qui épient à travers leurs volets le moindre signe de vie de leurs enfants. La simple évocation d’un état par ses frontières est déjà significative de tensions ; et lorsqu’on connaît la réalité de cette époque, on comprend rapidement qu’il s’agit ici de marquer ces frontières, toujours objet de dissensions entre les états, ici de guerre avec l’Iran. Guerre fratricide entre deux états musulmans et dont la religion, voire l’orientation théologique amenée à cautionner une guerre de frontière et plus précisément de conquête d’une région peuplée de Kurdes. Il va sans dire que cette terre est riche en eau et bien sûr en pétrole. 

Salah Al Hamdani

« L'EXIL, LA MERE ET LA LUNE »

Présentation par Bernard Fournier

Au café Le François-Coppée, Le 27 février 2013

Dans le cadre du mercredi du poète.

Patrie

La mère représente d’abord le sentiment de l’enfance, la femme qui a guidé les premiers pas de l’homme. Mais cette valeur se confond rapidement avec l’idée de la mère patrie. La mère est liée avec l’idée du pays d’où l’on vient, où on est né: « A la mère sans sommeil/ Aux oliviers qu’on assassine en Palestine/ Aux palmiers capturés de mon enfance/ A l’Irakien»[26] Tout, dans ces vers, dit la détresse et la mort. La femme mère meurt dans l’attente et dans les nuits d’angoisse qui l’empêchent de dormir ; les arbres sont confondus avec les hommes qui sont tués et d’autres qui sont emprisonnés. D’un côté on a des oliviers, des champs d’oliviers qui se tiennent comme des armées pour nourrir son peuple; de l’autre des palmiers, nourriciers eux aussi mais qui sont vus comme des individus et non comme une multitude et à qui on va demander des comptes.

La relation entre la mère et la patrie s’organise autour de la perte, comme si la mère représentait vraiment le lien le plus charnel et le plus sûr avec la terre d’où elle est issue : « Puisque ma nation perd son amour de l’homme/ de quoi parlerons-nous donc demain avec ma vieille mère ? »[27] Si la patrie ne veut plus de ses enfants, alors la mère n’apparaît plus comme un interlocuteur. La source du patriotisme se fonde sur le dialogue entre les générations entre les enfants et leurs parents. C’est leur vraie base de la notion de patrie. La mère, remarquons-le alors, est qualifiée de « vieille », ce qui correspond à une avancée vers la mort, comme l’annonce la fin de la patrie par la fin de l’amour.

L’épithète « vieille », « vieux » se retrouve, on n’en sera pas surpris, accolée au fleuve : « J’ai vu/ le tyran/ dérober la pureté du vieux fleuve/ les fascistes/ enfermer mon enfance/ dans un ballot noir,/ et ma mère le secouer en priant »[28] Le fleuve et la mère sont unis ici pour signifier la résistance mise à mal. On voit deux instances politiques, le tyran et les fascistes affronter une femme, mère, seule et qui prie pour se souvenir de son enfant. Les forces politiques se mettent en marche pour fermer le passé et les sentiments. D’un côté le fleuve représente la pureté, de l’autre l’enfant représente l’innocence ; tous les deux sont la proie des forces du mal.

 

 

Sentiments ambivalents

D’une façon un peu cavalière, voire familière, le poète donne son congé à la mère : « Alors adieu la mère/ car là-bas il n’y a plus d’avenir »[29]  Dès l’instant où le poète ne songe plus à revenir dans sa patrie, il congédie sa mère. Mais cette distance qu’il met par l’article défini plutôt qu’avec l’adjectif possessif en dit long sur le travail de deuil, comme l’on dit aujourd’hui, qu’il lui a fallu accomplir pour prendre la décision terrible de ne plus la revoir.

Cependant à un autre moment, au contraire, il pense que cette mère peut délivrer l’exilé qu’il est : « Bientôt/ le rire de la mère de l’exilé brisera l’aube de condamné »[30]  Mais notons bien que c’est par le rire que cette délivrance peut s’effectuer, autant dire qu’elle est bien illusoire. D’autant qu’il ne s’agit pas tout à fait, en vérité, de libérer l’exilé, mais de briser « l’aube de condamné ». Il ne s’agit pas « du » condamné, mais « de condamné » : le changement de préposition signale un changement dans l’optique ; nous ne sommes pas en face d’un condamné en particulier, mais de tous les condamnés en général, ce qui correspond alors à l’article défini qui particularise « la mère ». Cette « aube de condamné » vient qualifier l’aube mais nullement le condamné. La distance définitive est prise et l’homme particulier, le poète, l’individu est absent de cette délivrance.

En effet, l’image du père dans cette œuvre, nous l’avons dit, est bien faible par rapport à celle de  la mère. Le père qui pourrait représenter, étymologiquement, la patrie, ici reflète l’absence : « Seul mon père connaissait la réponse/ mais il est mort avant mon retour/ Reste la mère/ habituée à l’absence/ qui se lève sans cesse et s’efforce de tenir sur une jambe/ comme un flamant dans un mirage »[31] De quelle réponse s’agit-il ? Quelle est la question qui ferait que l’histoire aurait enfin un sens et que l’exilé pourrait rentrer revoir au pays de ses pères? Mais le père n’est plus là, et la question comme la réponse, n’est plus d’actualité. « Reste la mère » dit-il. Mais celle-ci est figée dans une posture animale qui fait d’elle une image glacée, une image de l’esprit en tourmente, pour tout dire, une illusion. Au final, la disparition des parents ne comble pas la vie de l’exilé. Bien au contraire, elle laisse un vide que rien ne vient remplir.

Du reste, le poète sait qu’il n’est plus attendu là-bas dans ce pays qui fut le sien : « Je n’ai plus de mère qui m’attend/ ni de tourterelle pour me pleurer/ les chauves-souris de mon esprit/ s’échappent/ alors que la poussière/ retombe sur la patrie »[32] Le temps passe, le temps a passé les guerres aussi ; mais même la paix revenue ne donne rien de plus au poète qui a fui. Il sait qu’il ne retrouverait plus rien s’il rentrait. On entend ici la mort de la mère  par son absence et l’absence aussi, des oiseaux familiers remplacés par des oiseaux de nuit de cauchemars de l’exilé.

 

 

La lune

Mon idée de consacrer une partie de mon propos à l’image de la lune, peut paraître saugrenue, incongrue. Qu’a-t-elle a faire dans cette œuvre si complètement happée par l’idée de l’exil et la présence de la mère ?

Et pourtant, cette lune est l’élément primordial dans cette inspiration, davantage sans doute que le palmier. Si ce dernier évoque pour nous occidentaux, rapidement les pays du Maghreb ou le bonheur aseptisé des îles océaniques, la lune est au contraire d’une valeur universelle, et sans doute et-ce pour cela que le poète l’a choisie. La lune, plus que le soleil. Parce que la lune évoque la nuit avec son cortège de valeurs morales : la défaite, la lâcheté, le désespoir. Mais il y a aussi la conception romantique qui fait de la lune la confidente des amours secrètes.

La lune peut suivre l’homme n’importe où, en l’occurrence, elle le suit dans son exil.

Avec ce paradoxe, que précisément, la lune est cette clarté dans la nuit, comme une réponse existentielle à l’obscurité, au pessimisme.

 

 

Guerre

La lune, comme on l’a vu avec le fleuve, s’assimile à la personne humaine qui prendrait de l’âge avec la guerre : « là-bas où les bourreaux du camp se mirent/ dans le vieillissement d’une lune »[33]

A chaque fois qu’elle apparaît, on voit les meurtriers arriver. Ils ne viennent que la nuit, tant leur forfait est odieux et impardonnable : « Un peuple faisait ses ablutions/ avec le sang de ses enfants./ Il se vêtait avec les effets des victimes/ et des ailes de tourterelles/ se blottissaient sous la lumière de la lune »[34] Le peuple est anthropophage, assimilé au tyran, comme Chronos mangeant ses enfants ; on voit aussi sa lâcheté, son hypocrisie car ses forfaits n’empêchent pas la pratique des rites religieux.

L’astre de la nuit devient aussi une image positive de la lumière contre l’obscurité : « là où naissent les lunes en secret/ loin du regard des assassins »[35] Le passage au pluriel fait entendre la multiplicité des nuits à la faveur desquels le poète peut trouver un espoir, une cachette face aux meurtriers.

La mort est partout, surtout la nuit : « et le repos de la lune au-dessus de la porte éventrée du voisin »[36] A la place du sommeil, on trouve des fracas, des viols, de la fureur à laquelle la lune est insensible, elle qui offre le calme. Mais un calme qui n’empêche pas d’être le témoignage.

Voilà donc ce que peut offrir la lune, c’est-à-dire rien : « Voilà ma part de victimes/ ma part de lune,/ Ma récolte de néant/ ma part de poussière, de mots et de cris »[37]  Rien ou la violence, le meurtre et les paroles vaines.

Ainsi donc si la lune est si présente dans cette poésie, ce n’est pas pour signifier le calme, la lumière tamisée ou la sérénité de la nuit ; bien au contraire, chez Salah Al Hamdani, elle est le témoin désengagé de la souffrance et des exactions du tyran.

 

 

La nostalgie

Cependant, elle est l’astre qui suit l’exilé partout : « La lune pressée/ saluait ma nostalgie tombée par hasard/ juste après l’aube »[38] Elle est ici le symbole du temps qui passe avec rapidité, même quand elle est la source des souvenirs. Peut-être même peut-on la considérer comme le symbole de l’exil lui-même.

En même temps que le reflet de la guerre, la lune est cet appel de la nostalgie qui attrape le poète sans prévenir : « Parfois : mon regard se penche sur l’âme des enfants/ Du haut de leur altitude/ Bagdad se déshabille:/ Il y a sa mémoire, la mienne/ les palmiers poignardés par les pierres/ le lit où mon père était allongé pour mourir/ le ciel qui donne sur la cour de l’école du soir/ et la lune dans la boîte à sucre »[39] La chute comme une pincée d’humour par l’appel au quotidien de la paix surprend par son opposition à la gravité du reste. La lune vient apporter son reflet contre les images trop fortes de la guerre et de la mort.

Et en effet, la nostalgie ne peut pas être absente de la poésie de Salah. Mais elle s’y exprime cependant de façon pondérée : « Ne veux-tu pas goûter un peu de ma tristesse ?/ Tu partagerais avec moi l’apparition/ de la lune lointaine/ qui broute timidement/ dans la solitude des troupeaux »[40] La douleur du passé est bien adoucie dans cette vision parfaitement bucolique.

Ce sentiment de la nostalgie appelle les enfants, ceux de Bagdad ou ceux du poète de façon plus précise : « Pardonne-moi mon enfant/ Si par mégarde/ j’ai caché ta lune/ dans mon poing »[41] Mais vis-à-vis d’eux, c’est toujours la crainte de la guerre qui domine, et derrière la lune peut sa cacher un assassin. Le plus dramatique c’est que cet assassin peut être le poète lui-même dans son désir de vengeance. Et si l’on est surpris par la distance mise avec l’expression « par mégarde », c’est que le poète sait bien que cette vengeance n’est somme toute qu’un sentiment passager dont il lui faudra se défaire

Cette lune devient un jouet cassé avec lequel les enfants pauvres imitent les enfants du monde entier, comme le fut Salah lui-même et comme le sont encore les enfants aujourd’hui : « La lune/ tu sais/ est un ballon crevé/ pour les gamins pauvres/ de nos quartiers »[42] Pour une fois nous ici une image sociale, mais qui demeure pudique. C’est toute la poétique de Salah qui demeure dans la retenue pour exprimer le sentiment de la nostalgie.

 

Mais Salah régit tout de même à cette douleur qui le retient vers le passé : « Parmi toutes les choses/ j’ai même vu le néant,/ des hommes rendus heureux par l’exil,/ la vie, la mort, et des âmes habitées à jamais par une lune nostalgique qui contemple les rivages abandonnés »[43] Dans son exil cette « lune nostalgique » s’oppose à la destruction. Et cette destruction vient sur le même plan que le paradoxe des « hommes rendus heureux par l’exil ». Face à cette désolation, le poète exprime une sorte de foi en l’avenir qui se concrétise ici par l’adieu au passé. On peut alors parler de l’avenir.

L’avenir sera fait, quant à lui, de « petites lunes»[44]  qui viendront « balayer mon désert ». On retrouve à la faveur de l’apparition de cette lune multipliée qui évoque ainsi le temps qui passe, le titre d’un des recueils de Salah. On imagine ce qu’a de vain l’évocation même de balayeur le désert. Arrivera-t-il jamais à dépoussiérer ce qui n’est que sable ?

 

 

Conclusion

La poésie de Salah Al Hamdani est de celle qui marque le lecteur par sa justesse, sa profondeur et sa retenue. Pas d’envolée lyrique ni de sécheresse de la langue. Même si cette poésie chante, même si cette poésie est concise. Elle est pudique et révèle un homme qui souffre autant qu’un homme qui rit.

Cette poésie d’un poète francophone rend compte de la situation d’un homme qui a dû fuir son pays et qui a trouvé refuge parmi nous. Nous l’accueillons, bien ou  mal, bien et mal, il nous le dira. Mais nous entendons son cri de poète.

Il nous parle de l’exil et de ses bourreaux, de la guerre et de sa famille restée là-bas.

Il nous parle aussi beaucoup de sa mère que j’ai assimilée à la mère-patrie, rassemblant ainsi les éléments féminins et masculins

Enfin on a vu comment cet aspect particulier de l’environnement naturel qu’est la lune devient comme le symbole de l’exil lui-même.

Alors, Salah Al Hamdani est-il encore ce « balayeur du désert » qui s’échinerait en vain à faire la paix en son pays tout en dénonçant les cimes de son tyran ? Est-il toujours cet exilé éternel qui ne peut cesser de visiter en rêve son pays ? Est-il enfin ce poète que la guerre a fait naître ?

Bernard Fournier / Poète

Salah Al Hamdani « L'EXIL, LA MERE ET LA LUNE »

 [1] Au large de Douleur, 85 / [2] J’ai vu, p. 78 / [3] J’ai vu, p. 82 / [4] Bagdad à ciel ouvert, p. 50 / [5] Bagdad à ciel ouvert, p. 101 / [6] Bagdad mon amour, p. 67 / [7] Bagdad mon amour, p. 98 / [8] Au large de Douleur, p. 26 / [9] J’ai vu, p. 83 / [10] Au large de Douleur, p. 57 / [11] J’ai vu, p. 76 / [12] Bagdad à ciel ouvert, p. 50 / [13] Bagdad à ciel ouvert, p. 50 / [14] Bagdad à ciel ouvert, p. 19 / [15] Bagdad à ciel ouvert, P ; 42 / [16] Le Balayeur du désert, p. 97à 99 / [17] De Bagdad à Jérusalem, p. 103 / [18] Bagdad à ciel ouvert, p. 32 / [19] J’ai vu, p. 57 / [20] Bagdad mon amour, p. 12 / [21] Bagdad mon amour, p. 102 / [22] Bagdad mon amour, p. 28 / [23] Au large de Douleur, p. 64 / [24] Bagdad mon amour, p. 69 / [25] De Bagdad à Jérusalem, p/ 25 / [26] Bagdad mon amour, p. 55 / [27] Le Balayeur, p. 12 / [28] J’ai vu, p. 71 / [29] Bagdad mon amour, p. 88 / [30] Bagdad mon amour, P ; 86 / [31] Le balayeur du désert, p. 31 / [32] De Bagdad à Jérusalem, p. 145 / [33] J’ai vu, p. 25 / [34] J’ai vu, p. 61 / [35] Balayeur du désert, p. 19 / [36] Balayeur du désert, p. 27 / [37] Bagdad mon amour, p. 100 / [38] J’ai vu, p. 55 / [39] Bagdad mon amour, p. 88 / [40] De Bagdad à Jérusalem, p. 81 / [41] Bagdad mon amour, p. 48 / [42] De Bagdad à Jérusalem, p. 139 / [43] J’ai vu, p. 76 / [44] Au large de Douleur, p. 96.

Le destin ressemble à ces nuits entières

oubliées dans l’encrier... Salah Al Hamdani

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