Salah Al Hamdani 

Bagdad mon amour suivi de Bagdad à ciel ouvert 

Nouvelle édition 2014
Recueil de poèmes "écrit en français"
Éditions Le Temps des Cerises, Paris, 2014.

Le début des mots

Poème extrait du recueil "Bagdad mon amour" de Salah Al Hamdani. Nouvelle édition, Le Temps des Cerises, Paris, 2014 (Poèmes écrits en français)

 

Je vous appelle dans cette aube blanche dépourvue de neige.

Vous qui vous habitez le même matin que moi, qui voyez le même ciel que moi. Cela fait quarante ans que j’essaie de vous rejoindre avec mon exil.

 

Ma jeunesse, mes belles années, je les ai enterrées auprès de vous, je les ai comptées, je les ai mastiquées et recomptées pour fabriquer des souvenirs à ma mémoire.

 

Ma vie autrefois ne conterait rien d’important. En Orient, avant cette plongée dans votre histoire, votre civilisation, ma vie n’avait pas d’autre forme que la prison, l’angoisse et les pleurs.

 

En 1975, mon bateau a jeté l’ancre dans les gencives de votre ville, de vos rues. Avec vos chiens, vos poètes, vos écrivains, vos artistes et vous-même, ma vie prenait l’apparence du rêve. J’ai alors tellement dissipé de joies sur les murs de Paris, sur vous, sur votre nuit et vos matins.  

 

Je ne voulais rien perdre. Donner sans compter, mais ne rien gaspiller, tout consommer pour vivre l’instant. A ma convalescence, après Bagdad, pour m’habituer à l’absence de la mère, j’écrivais des poèmes.

 

J’ai suivi les chemins fébriles de toutes ces années, grêle de froid qui s’écrase en sanglots amers. Tous ces sanglots de vos histoires s’écoulaient en moi avec sécheresse .

 

Tout le marbre des monuments, figurines, statuettes, effigies, bustes babyloniens, mes nuits, mes fleuves et mes appels à la souveraineté ont été dérobés de mon corps au grand souk de l’Orient, par Napoléon-Saddam.

   

Dans mon pays natal, on allait à la mosquée, on se mettait en rang devant Allah et on disait bonjour à la mère de celui qu’on avait exécuté la veille à mains nues.

On nourrissait les mensonges, on faisait le ramadan le jour et on se saoulait le soir. Les discours autour du livre saint étaient raffinés. La nourriture l’était aussi. Les morts et les victimes avaient la couleur du sable de l’Orient.

 

On y était les champions innommables de la conjugaison du verbe tuer : Je tue, tu tues, il (elle) tue, nous tuons, vous tuez, ils (elles) tuent. On avait inventé le zéro à seule fin de comptabiliser tous les morts. Nous sommes les champions dans notre manière de faire nos choix entre nos cadavres et ceux des autres.

 

Je vous appelle de très loin, de mon cimetière et de ces morts pour rien. Je vous écris de mes champs de victimes, de ce silence amer, de la lâcheté de tous les dieux des hommes. 

 

Le mal de vivre loin des miens m’affole. Je n’ai pas grand chose pour menacer ma nuit, ni inquiéter ma tumeur en pleine obscurité, sinon prononcer le nom de la lumière des steppes à haute voix :

        Madinat al-Salam, Bagdad mon amour

je suis heureux que le boucher de tes enfants, Saddam

soit mort

Oh ! Malheur de ma mère, dis-moi quel bourreau sera le suivant...

 

Dans ma chambre, l’autre soir, j’ai souri à un aigle venu me couver de ses ailes déployées, comme un nuage noir sur un jardin d’hiver. Ma nuit est toujours la même, moi, le silence, et cette idée de posséder le jour.

 

     

 

Le destin ressemble à ces nuits entières

oubliées dans l’encrier... Salah Al Hamdani

ــ موقع الشاعر صلاح الحمداني ــ