Salah Al Hamdani

La récolte des racines

Critique par Julien Delmaire

pour Tropismes, Paris, 2013

 

 

                                                                       Julien Delmaire

 

"J'ai oublié mon visage

l'écho des puits desséchés

la lune de ma mère sacrifiée à la guerre

ainsi que la brûlure de ma langue"

 

Pourquoi écrire des poèmes, face au feu, aux balles, aux verrous ?

La poésie de Salah Al Hamdani, n'est pas un passe-temps esthétique, mais une exigence à être au monde, à témoigner, à résister. Les premiers textes d'Al Hamdani ont été écrits en prison, quand il n'avait que 20 ans et qu'il s'opposait à la dictature de Saddam Hussein. Depuis trois décennies, exilé en France, il ne cesse d'invoquer l'Irak, son pays natal, le foyer de sa langue, le berceau d'une mémoire en fragments. Son dernier recueil en français : "Le Balayeur du désert", déjà paru aux éditions Bruno Doucey, avait permis à de nombreux lecteurs de découvrir l'une des grandes voix de la poésie contemporaine, une voix rebelle et sensible, capable de hurler parmi les ruines et de murmurer avec le vent. "Rebâtir les jours" ne se contente pas de confirmer le talent de Salah Al Hamdani, il marque un nouveau dépassement, une étape dans l'œuvre du poète. Ici, pas une image qui ne soit galvaudée, pas une métaphore convenue. Salah Al Hamdani compose son chant intime comme si la poésie était encore un continent inexploré, où tout reste à construire. A 62 ans, l'écrivain semble porter sur ses épaules des siècles de poussière, de désillusions et de violence. Sa poésie est hypermnésique, elle n'oublie rien, garde traces des grandes humiliations et des petits miracles du quotidien — pas un frémissement de feuilles, pas un sourire, une caresse qui n'échappe à l'auteur.

 

"A présent

je dois contredire ma mémoire

et ne plus craindre ce vide

où j'aperçois la profondeur de la perte"

 

L'écrivain se fait parfois le chantre de la sensualité, quelques strophes, à fleur de peau, sont des offrandes à l'Aimée, dans la tradition de la poésie érotique de langue arabe, celle d'Abu Tammam ou d'Ibn Al Roumi.

 

"Mais il faut voir le frisson de ton corps

frôlé par ces vagues de migrateurs dans ma tête

qui déposent du miel sur tes seins !"

 

L'amour souvent se cogne contre le fer. Les crimes sont évoqués, les morts invoqués, afin que s'accomplisse le deuil nécessaire, sans complaisance, ni pathos. Le poème est un territoire aux contours mouvants où les morts trouvent une patrie, un linceul de sable dont chaque grain est une âme réconciliée avec le désert. La poésie de Salah Hamadani est désertée, c'est-à-dire hantée par le désert qui n'est pas le néant mais un espace lisse, où des tribus en armes, la joie aux bord des lèvres, célèbrent les noces de l'aube et de la nuit.

 

"Pour effacer tous ces visages

sacrifiés à la cécité de l'âme

va donc ma lune morte"

 

Certaines pages résonnent comme une imprécation, une juste colère face aux bourreaux, aux charognards de l’espérance. Ce qui fait la force de ces passages et les empêche de se transformer en slogans politiques, c’est la poésie qui ne désarme jamais. L'auteur prend fait et cause pour le peuple insurgé des révolutions arabes, sans pontifier, à hauteur d’homme, avec l’empathie de celui qui sait ce que les mots peuvent coûter.  Cet équilibre entre le chatoiement lyrique de la langue et l’imprécation révolutionnaire, nous rappelle inévitablement la poésie de Pablo Neruda. Avec son dernier recueil, Salah Al Hamdani vient d’écrire son « Chant Général ».

 

                                                                        Julien Delmaire

 

Publié le 15 octobre 2013 :

http://culturebox.francetvinfo.fr/nous-laminaires/category/chroniques-coups-de-coeur/page/2

 

Blog de Julien Delmaire : http://culturebox.francetvinfo.fr/nous-laminaires/2013/10/15/la-recolte-des-racines.html

 

Le destin ressemble à ces nuits entières

oubliées dans l’encrier... Salah Al Hamdani

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