Je te rêve

Un cri monte

Naissance d’un désir

Isabelle Lagny, poète

Le livre je te rêve

Préface par Isabelle Lagny

 

Salah Al Hamdani, poète solaire et volcanique[1], a livré autrefois ses visions de la guerre et de la dictature dans son pays natal l’Irak qu’il n’a cessé de chérir. Victime de la torture en prison politique et de tentatives d’assassinat jusqu’en 1974, il s’enfuit en France contrée qu’il considère comme le pays d’Albert Camus, et où il continuera sans relâche à militer contre le régime bassiste de Saddam Hussein. De cette guerre de 1991 qu’il suit douloureusement avec ses camarades irakiens depuis son exil en France, émerge le long poème lyrique J’ai vu[2], un jaillissement d’images et de métaphores poétiques, aptes à dénoncer les exactions et calamités que subit son peuple. Ce poème-pièce à conviction, selon un lecteur contemporain resté au pays, reste à part dans son œuvre par sa noirceur étincelante et ses fulgurances. Ce livre interdit en Irak, a surgi au pays de l’exil, la France, comme une météorite qui a touché terre dans le chaos des jours. Mais le fascisme latent du parti Baath et ses obscurs soutiens en France, l’ont rattrapé en 2003 sur les trottoirs de Paris où il faillit périr lynché par une vingtaine de « frères » arabes pro-Saddam Hussein[3].

 

Il fut sauvé in extremis auprès de sa compagne par des manifestants, des journalistes maghrébins courageux qui s’infiltrèrent dans la grappe d’agresseurs et firent pour lui et sa compagne, un rempart de leur corps.

 

C’est un nouveau poème incantatoire, Je te rêve, qu’il écrit vingt ans après J’ai vu, après une deuxième guerre (celle de 2003), après quarante ans d’un très long exil qui n’aura pas de fin. C’est la naissance de sa petite fille Lou qui devient la cause revendiquée de son définitif enracinement dans sa terre d’accueil.

Il décide alors de déposer le fardeau de ses jours blessés dans la main frêle de l’enfant – « feuille qui tremble sur le trottoir »- et déclame avec ce leitmotiv « Je te rêve », une réminiscence de la guerre, de l’exil, des paysages aimés, de la désolation et d’une pensée permanente pour l’enfant porteur d’espoir et pour la mère, cette « tourterelle gelée dans la peine ».

Et comme des balises disséminées çà et là dans le poème, pour garder le cap dans la tourmente des souvenirs, Salah Al Hamdani s’adresse à l’enfant qui vient de naître et comprendra seulement plus tard le sens des mots :

 

... «Je te rêve à présent à travers l’écriture/ près de toi et à distance/ de la vie que tu me lances à la figure» ... 

... «Je te rêve pour que tu arraches ma voix brisée par le sortilège...

... révolte qui a trouvé refuge en moi »...

... «Je te rêve de ce regard si triste que tu poseras un jour sur moi »...

 

Puis:

... «Tu pourras traverser le feu/ sous la métamorphose des plaines/et des bouches qui s’effacent »...

«Dessine donc ma petite l’ombre de l’homme/désirée dans une contrée héritière de mensonges/et une aurore encastrée dans la guerre »...

 

C’est un poème d’espoir, de désir, une pierre jetée de loin sur le Tigre à Bagdad, et qui resurgit indéfiniment à la surface des jours.

Isabelle Lagny

23 janvier 2015

 

[1] Jean-Pierre Thibaudat, Salah al-Hamdani, enragé volontaire, Libération, 12 avril 2003.

[2] Salah Al Hamdani, J’ai vu, l’Harmattan, 2001 (épuisé).

[3] Karl Laske, Un irakien passé à tabac, Libération, 31 mars 2003.

Le destin ressemble à ces nuits entières

oubliées dans l’encrier... Salah Al Hamdani

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