Mémoire d'Eau

de Salah Al Hamdani

Préface par

Jean-Pierre Chrétien-Goni

1983, Paris

 

 

 

 

“Je n’ai pas prétendu divulguer l’inconnaissable”

                                                                              18e Caillois.

 

Les ruissellements incarnats.

 

        Je ne veux, tout au bord de ces textes, que préparer au silence, l’apprendre, peut-être, mais l’apprendre de toute urgence. Il faut là, impérativement, venir à soi, seul, par des horizons dénudés, suivant avec précaution les ravinements d’une terre usée jusqu’à sable. Et, de loin, dévêtir sa mémoire, dissimuler ses mots sous de si tranquilles pierres arrêtées dans la pente; gagner peu à peu, secrètement et sans se retourner, cette parole évanouie, cette forme accroupie sous des lignes très  blancs : soi-même redevenu l’homme désertique. Alors, entre deux frappements du corps, à l’instant où l’œil se voile pour se rouvrir, jaillira la mémoire de l’eau ancienne, la mémoire rouge de l’eau.

 

Al Hamdani demande cet homme désertique. Il ne l’appelle pas, il l’attend. Celui qui ne s’est pas encore assoupi saura s’asseoir au bas des pentes, là précisément où il convient, évitant tout mouvement excessif, absolument ouvert à quelques craquements de langue.

Je viens dire, sans triomphe, mon savoir intime en homme __ en homme rompu à ce silence, à cette compagnie arabe, à ce ruissellement universel.

 

Fragment de temps. __ “Mémoire d’eau” est la langue qui se hâte, qui s’évade à l’envers des nôtres, à rebours de l’irréversible. J’aime imaginer que souvent il est, dans le temps, des détroits, des défilés, des couloirs exigus, et j’assiste, couché à terre, aux magies ordinaires, à la terre qui se renverse, au matin qui ne cessera pas. Al Hamdani garde, sûrement, quelque pertuis sinueux du temps. Nu et debout à chaque issue possible, lumière de cuivre sur la peau croisée des mains, il occupe le matin, l’infinitude matin. Et dès lors qu’importe l’oubli des livres, ces trop douces prisons, qu’importe le destin des pages dans un siècle qui a le souffle trop court, où le jour chasse le jour, où les poètes chassent les poètes. “ Mémoire d’eau ” échappe à toute poursuite dans la possession des instants immobiles. Je sais des hommes qui, dans l’écriture, n’ont pas le gîte; ils habitent à jamais de fragiles matins, d’immenses portes béantes sur les couloirs du temps, ce temps qu’ils reposent pour nous.

 

Fragment de statuaire.__ Le gisement, les ruines d’une cité compromise. Il dit : ne regarde pas derrière. Mais le corps est prompt. Al Hamdani raconte sans histoire la corruption des corps. Non  - Je recommence. Son livre soulève maint gisement, des dépouilles humaines, corps vacants inhabités, posés là un monde qui se retira. Voilà : il s’agit de textes jonchés d’ossements, morceaux d’hommes déjà plus corps et pas encore de pierre. Abandonnés dans la tourbe par un univers qui ne voulait plus d’eux. Livre ossuaire, porté sur de monumentales statues d’écorchés. « Mémoire d’eau » est le texte du corps dépecé, aux pièces dispersées. « Mémoire d’eau » est aussi le texte des villes interdites aux corps, de ceux morts au fond des fossés, griffant les murs, mandant pitié. Mémoire : le récit explosé de la lutte des hommes avec les murs, la liberté des plaines mortes contre la vie en citadelle. Comment nommer la poésie des corps écartelés ? Ossuaire ? Non pas seulement, quand il est à entendre une statuaire qui résume en son nom l’art de sculpter des effigies, fragments d’hommes, marbre fissuré à coups de ciseau. Comment nommer une langue anatomique ?

 

Fragment du compte. – Devinons-nous l’enjeu, à savoir combien la terre libre garde d’hommes vifs ? Al Hamdani tient le chiffre serré de tout ce qui participe au combat contre la dévoration. Certains dessins, dressés dans le livre, désignent cette multitude comme l’assaut des corps aveugles à l’ascension des fenêtres nocturnes. C’est bien une charge nouvelle pour la poésie que de compter les hommes, par foule, par paquets, par escouades, par morceaux, compter ceux à qui il est laissé quelque vigueur pour se reconnaître encore. « Mémoire d’eau » est un livre cumulatif, un cahier d’addition aux sommes démesurées. Homme, homme, homme, semble-t-il égrener; combien de têtes, combien de chairs, qui s’éteignent, qui se relèvent, quel corps s’affaisse et quel corps s’écroule à l’ombre du monde amorphe : ce mur si haut, si lisse, si aigu ? Dévoration.

Et toujours cette petite chose de lui, que je sais, et qu’il me glisse page après page dans le coin des yeux : d’un côté l’emmuré, l’univers rétracté, dense et frigide, tenu par la vie infinie des mirages ; de l’autre, l’espace libre, délivré, abandonné, hanté par les hommes et leurs petites odeurs de vie impotente. Je dis bien ce que je redoute quand j’énonce ce paradoxe. Une vie totale inaccessible contre des vies particulières toujours mourantes. Paradoxe que je n’invente pas : non-lieu, « pays sans figure ni pays ». Et l’affrontement se tient sous un ciel creux ; ces vers-là sont païens.

 

Fragment de la crypte. – La préface de toute poésie ne ressemble à rien d’autre qu’à un rituel d’entrée. Répéter toujours le même geste, répéter le même mot, jusqu’à cette ivresse éphémère qui métamorphose celui, bienveillant, entraîné dans la mélodie. La préface doit enivrer d’oubli. On y fait les cent pas avant d’entrer. Alors, l’homme désertique, reconquis par sa propre solitude saura que tout, dans ce qu’il va lire, est vaste, mais que cette étendue niche au profond d’une crypte, dans la chaleur intime des caves souterraines. Sans porte, sans sommeil, la place est minuscule où se joue la gigantomachie des corps. On y perdra le sien jeté dans la tourmente. Mais, intacte, et seulement, reste la bouche. Car la bouche rassemble la foule des langues emmêlées en des baisers renouvelés. La sienne, sa bouche, est la crypte, le lieu même de l’antagonisme des corps et des murs. Elle offre la chambre, cette chambre infime qui abrite l’espace indéterminé avec ses hommes libres et ses forteresses impassibles. Sépulcre empli d’odeurs vivaces, lieu de la guerre défaite, de la paix dénouée. Les corps contre les corps, les corps contre les murs, et partout, immense : la terre.

 

Fragment inquiet. – Géographie des peurs : l’enclos du monde, où l’homme décharné de l’homme. Qu’importe les chambres, qu’importe les palais, les murailles. Plutôt, qui lui enseigna la terreur ? Lui qui n’apprit pas, dans ses écoles de vagabonde, que, par des ailes de géant... C’est que, terrassé dans d’incertaines forêts, jeté dans d’imprévisibles pays, il laisse le temps à sa propre lenteur de parcourir les ceintures du globe et d’enclore sous sa plume paysagère toutes les terres sauvages. D’apprivoiser bien des oiseaux féroces. Il ne faut pas, dans « Mémoire d’eau » croire à l’éloge de la nausée et ses beautés cruelles. Non pas. Plutôt : il recouvre les immondices de voiles impudiques, tissés en point de nuit. La poésie d’Al Hamdani est une poésie de la saignée, une poésie décomposée par l’univers qu’elle démembre et sur lequel elle couche ses linges très ténus. Le redoutable se transfigure sans rien laisser paraître, chez l’homme désertique ; son silence se nourrit de vacarme, sa quiétude, de l’effroyable ; ils lui sont nécessaires, il les apaise.

 

Violence crue ? Si l’un de nous s’affaisse, si l’un de vous s’essouffle, il dit : ton nom inconnu sera toujours le mien.

Alors, homme de désert, ne regard plus si haut dans le ciel, ni si bas dans le temps ; le dieu s’enfuit et les langues se taisent, quand cet homme-là à froid.

 

                                                             Jean-Pierre CHRETIEN-GONI.

 

Jean-Pierre Chrétien-Goni

Mémoire d’eau, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec

Danielle Rolland et J.P. Chrétien-Goni,

Caractères, Paris, 1983.

Le destin ressemble à ces nuits entières

oubliées dans l’encrier... Salah Al Hamdani

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