Préface de Philippe Tancelin 

      pour Au large de Douleur,

      L'Harmattan, Paris, 2000

 

 

           

                                                                         

            

        Lorsqu’on ouvre certains recueils de poésies et sans doute est-ce là le signe de poésie, on pressent que l’on sera déplacé ; tout vaste embarquement oblige.

    La traversée il faut le savoir, sera d’autant plus longue et mouvementée, dispersante jusqu’aux cendres, que les courants d’intériorité profonde seront atteints par le sang frappant du poème.

 

         La tête prend un visage inconnu, le cœur est en désordre ; il faut à cet instant tout l’amour de notre destinée pour son nuage, si on veut mesurer sa chance d’être là, sur cette terre des mots, terre voyante qui offre à l’infini le peuple d’un grand matin d’écriture.

 

         Cette chance, ce matin, cette écriture d’embarquement au large, “Au large de Douleur”, nous sont offerts ici par Salah Al Hamdani.

 

         Il s’agit bien d’une offrande journalière au pays natal quitté sous la contrainte, dans la tourmente. Offrande des bras, des lèvres, de la “lune trempée dans les yeux de la mère”, offrande de l’éternité peuplant l’exil, offrande du premier cahier d’enfance, du dernier souvenir-martyr avant que ne morde la poussière sur tout dessein.

 

          Salah Al Hamdani n’est pas dans la plainte non plus que dans la contemplation nostalgique du grand large qui le sépare du rivage, le rivage ici, de l’autre rivage là-bas : cet un parmi les autres, unique en la mémoire sans cesse humiliée.

 

          Le poète a passé la frontière entre souvenir et lamentation, il a plongé sûrement à la renverse dans l’étoile voilée du retour.

Il prend maintenant la vague en ce qu’elle a de plus lointain avec le trait d’horizon sans détail.

Le poète s’y déploie de creux en crête, par tout le corps-martyr des quittés là-bas.

           Il fend le mouvement de la vague pour atteindre le point subtil de sa création quand, “la blessure ouvre le jour”, la solitude taille le volcan, l’arc-en-ciel se mire au crépuscule brûlant.

 

          Dès lors l’écriture est partout dans la trace de ce large de tant de petites choses qui bâtissent l’insomnie, insomnie de poésie parcourue des souillés, des dénudés, des souffrants.

 

      Salah Al Hamdani n’a pas besoin de reprendre son souffle, comme si la douleur sculptait l’écume, était sa propre respiration et qu’au large d’elle, se trouvait son unité dissoute en elle, sorte de plénitude franche, étrangère à la construction du temps, étrangère à un jour de vengeance fût-il signe d’un retour probable.

 

        Ici la plénitude du poète profère devant l’Euphrate saigné, devant Bagdad captive.

 

         Les jours passent, quatre-vingt-trois exactement, à écrire un poème de ce 5 janvier 1999 à ce 4 janvier 2000… écrire au blanc des jours sans trace du poème, écrire dans le dessin de liberté qui joint l’exilé à son attendu, l’ivresse des jours au point intouchable de leur rêve, l’incertitude de la traversée, à la fidélité du cœur battant, l’étrangeté des ombres, à la familiarité des murs fusillés.

 

        Salah Al Hamdani dresse un visage de beauté au lever de douleur sur Bagdad, un visage qui devrait suffire à ne plus laisser faire les bourreaux. 

 

                                                                 Philippe Tancelin, Paris, 2000

 

Philippe Tancelin 

Le destin ressemble à ces nuits entières

oubliées dans l’encrier... Salah Al Hamdani

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